Dès son accession au trône, ce roi confia à l’un de ses grands ministres la lourde tâche de parcourir le monde, sous des cieux lointains, pour recueillir les essences éparses de l’univers et les philosophies de la vie. Le souverain souhaitait s’approprier les sagesses du monde afin d’en faire les piliers de son règne.
Trente années passèrent. Le jeune et bel homme d’autrefois attendait désormais, les cheveux parsemés de fils d’argent. Alors que l’on célébrait solennellement son cinquantième anniversaire au palais, le ministre revint enfin. Une caravane de chameaux apparut au loin dans la poussière des chemins ; sur leurs dos, plus de mille ouvrages précieux que le dignitaire avait mis une vie à rassembler.
« Je suis déjà âgé, et la quintessence du ciel et de la terre est si vaste. Comment pourrais-je tout lire ? » dit le roi. « Reprends-les et résume-les pour que j’aie le temps d’en prendre connaissance. »
La caravane repartit. Dix ans plus tard, l’œuvre fut réduite à cinq cents volumes et présentée au regard du roi. Celui-ci, caressant sa barbe d’une blancheur immaculée, hésita et déclara :
« C’est encore trop. Mes jours sont comptés, je ne pourrai jamais finir une telle lecture. Fais l’effort de filtrer une nouvelle fois les pensées mystérieuses qu’ils contiennent. »
Le ministre, d’une loyauté absolue, ne se soucia guère des années qui pesaient sur ses propres épaules. Il se retira dans un lieu solitaire pour distiller ce trésor de pensée.
Après cinq ans de réflexion profonde sur les sagesses d’Orient et d’Occident, le vieil homme fut transporté de joie par le résultat : les cinq cents volumes n’en formaient plus qu’un seul, un livre épais contenant toute la philosophie des existences humaines.
Un matin, cet ouvrage fut apporté au souverain. Mais le roi gisait déjà sur son lit de douleur, entouré de ses médecins. En ouvrant les yeux, il aperçut son ministre dévoué et le précieux manuscrit. Un sourire pâle, tel un dernier rayon de crépuscule, effleura ses lèvres.
D’un souffle faible, il murmura, tandis que le ministre s’agenouillait pour l’écouter : « Je suis épuisé… je ne peux plus lire une seule page, encore moins un livre entier. Mais avant de fermer les yeux, je brûle de connaître la pensée, la philosophie qui gouverne toute vie et commande au destin… Résume-moi ce livre en une seule phrase, ou en quelques mots, pour que j’aie la force de comprendre une dernière fois. »
Le visage du ministre devint grave, ses yeux fatigués se plissèrent. La Mort rôdait déjà. Les médecins s’inclinaient devant la fatalité. Le roi attendait dans une agonie silencieuse. Le temps semblait s’être arrêté. L’air devint lourd et solennel. Même les ors du palais paraissaient s’endeuiller. Tous regardaient avec respect ce ministre qui s’apprêtait à condenser toute une existence en une seule phrase.
Après un long silence, il s’approcha lentement de la table. Ses mains vieillissantes semblaient trembler en saisissant les « Quatre Trésors du Lettré ». Il leva le pinceau avec dévotion et traça, sur un papier de soie, quelques traits d’une mélancolique beauté.
Le roi, dans un ultime effort, ouvrit les yeux. La Mort était là, au chevet du lit de dragon. Il put lire ces quatre derniers mots :
« NAISSANCE, VIEILLESSE, MALADIE, MORT. »

